« Mon frère,
Nous sommes nés tous les deux à Aubenas. Un an après toi, je venais au monde, et nous ne nous sommes plus jamais quittés. Deux frères, deux amis, comme deux reflets.
Notre parcours scolaire a débuté à Mézilhac, dans cette classe unique de 11 élèves avec notre cousin instituteur René Beydon, dit "Nounou".
EN 1970, Papa a réussi son concours de facteur. Ce fut le grand saut vers les HLM de Saint-Martin-d’Hères, près de Grenoble. Quel changement… Une école de plus de 200 élèves. Je me souviens de notre première récréation : perdus, nous restions main dans la main, blottis contre un poteau en béton sous le préau. C'est là, je crois, que nous avons compris ce que voulait dire être frères.
L’année suivante, à Vocance, le grand frère protecteur était toujours là. Tu réglais nos différends derrière l’église comme quand les autres se moquaient de notre accent de l’Ardèche du sud en nous appelant "Fernandel". Tu étais là, veillant sur ton petit frère.
Mon frère,
Dès que la classe finissait, ta passion pour la nature prenait le dessus. La pêche, la chasse. De nombreux merles et autres oiseaux ont croisé ton lance-pierre fait maison ou se sont fait surprendre par un piège habilement implanté. Nous habitions à côté de la rivière, un terrain de jeu parfait pour toi. Non seulement les truites devaient se méfier de ta canne à pêche, mais aussi de ta carabine à plomb. Plus tard, au volant de ta Volkswagen Polo sur les petites routes de Villevocance, rien ne t'arrêtait. La technique de la voiture-bélier bien maîtrisée avec les feux, le freinage à l’instant T, a fait de nombreuses victimes parmi les lapins. . Tu avais une patience et un sens de l'observation qui m’ont toujours laissé admiratif. L’esprit du chasseur ne t’a jamais quitté.
Mon frère,
A l’âge de 14 ans, nous avons eu nos mobylettes : deux Motobécane bleues. Elles incarnaient notre liberté, les premières fêtes, et les sacs de la Poste remplis de myrtilles ramassées à Mézilhac chaque mois d’août. La vie était devant nous.
Mon frère,
Ton soutien ne m’a jamais quitté. Au collège, au lycée, à l’université. Aux yeux de tous, j’étais "le frère de Jean-Luc". Et quand on me demandait : "Tu es le frère de Jean-Luc ?", je répondais avec fierté : "Non, c’est Jean-Luc qui est mon frère", pour donner encore plus d’intensité à notre lien indestructible. Tu veillais sans cesse sur moi, et cela rassurait tant Maman.
Nos vies se sont construites en miroir, à un an d'intervalle. Tu as été président de la classe 84 à Vocance, j’ai été président de la 85. Tu as eu ton bac en 1982, je l'ai eu un an après. Tu as obtenu ton DUT de Génie Mécanique en 1984, je l'ai eu l'année suivante. T’avoir comme éclaireur m’a tellement facilité la tâche. Tu effectuais le travail de défrichage, et je n'ai jamais pris le temps de t'en remercier vraiment.
Mon frère,
À l’IUT de Saint-Étienne, j’étais encore dans tes traces. Papa nous laissait la Renault 14 pour la semaine. Tu jouais ton rôle de grand frère à fond, du bizutage jusqu'au soutien scolaire. Le hasard de la cité U avait placé nos chambres l’une au-dessus de l’autre. Le matin, tu me réveillais en tapotant sur les tuyaux du radiateur. Je montais les marches quatre à quatre pour partager le petit-déjeuner que tu avais préparé. Tu perpétuais ce que Papa faisait pour nous : le cacao pour moi, le café au lait pour toi, et la baguette partagée en deux — la semelle pour toi, la croûte pour moi. C’est toi qui décidais, et c’était parfait ainsi.
Mon frère,
Pendant plus de 18 ans, nous avons partagé le même lit, Papa ne trouvant pas utile d’investir dans des lits jumeaux. Je me souviens de nos retours de soirées, de ces moments de complicité fraternelle uniques. Tu as eu une période où tu jouais de la guimbarde et t’écoutait Ennio Morricone. Camarguaise aux pieds, tu fumais la pipe avec le tabac Amsterdamer , plus que la fumée c’est l’objet qui te fascinait.
Mon frère,
Nous avons fait nos trois jours ensemble à Lyon. En juillet 1984,nous sommes partis à l’armée de Lyon, dans le même train omnibus, Tu t’es arrêté à Belfort, j’ai continué jusqu’à Colmar. Trois semaines plus tard, le hasard absolu nous a fait nous croiser dans un couloir de l’hôpital militaire de Colmar. Quelle surprise et quel bonheur immense de se retrouver là.
En 1988, tu t’es marié. Un an après, c’était mon tour. En 1990, Vanessa est née. Un an plus tard, Simon arrivait.
Mon frère,
A la fin des années 80, tu travaillais au bureau d’études chez Rousselet à Annonay. Papa, qui rêvait de nous voir dans l’administration, a fini par avoir gain de cause. Ensemble, nous avons arpenté les salles de concours : les Impôts, le Trésor, les PTT. Tu voulais être prof d'EPS j'ai été ton cobaye et ton partenaire pendant les entraînements dans le garage, avec des haltères fabriqués avec des sacs de sable et des gants de boxe pas très réglementaires. Tu aimais le sport. Souviens toi nous avons avec nos copains gymnastes été champion de France par équipe à Chalons sur Marne
Mon frère,
Au concours de technicien à Saint-Étienne, nous étions assis côte à côte. Le jury a hésité à nous séparer, mais ils ne l’ont pas fait. Bingo, tu as réussi. Et ma copie de maths n'y était peut-être pas tout à fait pour rien !
Mon frère
En 89 tu m’as rejoint aux PTT à Paris. Tu logeais à Villabé, je logeais à Rueil-Malmaison mais tu faisais plus d’une heure et demie de transport matin et soir pour venir dormir avec moi. On partageait un lit d'une place : moi sur le matelas au sol, toi sur le sommier. Et pour une fois, c'est moi qui avais décidé de l'ordre !
Durant cette période, il y a eu nos semaines au ski aux Karellis et à La Clusaz, entourés de Martine et de nos amis de Vocance. Que du bonheur et des soirées mémorables.
Mon frère,
L’un après l’autre nous sommes revenus travailler en Ardèche. Tu as tout fait pour retrouver tes montagnes, et tu as réussi. Jai construit à Annonay, un an après tu construisais à Chomérac. Que ce soit pour le travail, pour la chasse ou les balades, tu as arpenté chaque route, chaque sentier ardéchois. Un œil sur la route, l’autre sur la nature et les animaux. Je garde cette image de toi, observant la neige, la burle ou un vol de pigeons au col de la Fayolle.
Mon frère,
Tu as vécu à Mézilhac, Vocance, Chomérac et Laviolle, entouré des êtres qui te sont chers. Tu es parti chez toi, à Laviolle, dans ta chambre, avec ton chien Faba au pied du lit et Géraldine à tes côtés.
La vie nous impose des déchirements terribles. Le départ de Martine, de Papa, de Maman, et aujourd’hui le tien, en font partie. Mais vous aimiez tous les quatre profondément la vie, et elle doit continuer pour ceux qui restent.
Martine, je t’embrasse très fort.
Papa, je t’embrasse très fort.
Maman, je t’embrasse très fort.
Jean-Luc, je t’embrasse très fort.
Je t’aime. Mon frère »